On m’a demandé de parler de ce sujet au cours de votre stage sur la crise. Le sujet est ambitieux, et les questions multiples. Je ne donnerai qu’un point de vue personnel qui n’engage que moi. Et je n’évoquerai que les questions puisque les réponses appartiennent au débat.

Le syndicalisme est ici pris au sens d’un idéal-type confronté à des choix d’orientation. Je n’évoquerai pas les problèmes posés par ses divisions, ou par les questions de représentativité.

1- Qu’est ce la crise change pour le syndicalisme ?

Je répondrai par une pirouette : elle ne change rien, elle change tout.

11- La crise ne change rien

Le syndicalisme doit faire face à des tendances longues et lourdes : le creusement des inégalités sociales, la réorganisation de l’Etat, l’attaque contre les services publics et la protection sociale, l’extension du champ du marché à toutes les activités sociales, la montée du précariat et l’affaiblissement des protections collectives, l’individualisation des contrats et des ressources humaines, la crise du travail, la crise écologique et la menace sur la planète,….

La principale réponse des gouvernements face à la crise est de poursuivre le programme libéral lui-même responsable de la crise !

Si la crise n’a pas fondamentalement changé la ligne politique de la plupart des gouvernements, elle a néanmoins introduit un aspect nouveau avec l’accélération brutale de la mise en œuvre de ce programme.

On peut prendre deux exemples.

- sur le plan social :

C’est la montée brutale du chômage, sans précédent depuis la crise des années 30. Entre les délocalisations, les licenciements boursiers, et la montée du chômage silencieux, la situation des salariés les plus vulnérables s’aggrave, tandis que le noyau des salariés plus stables est lui-même menacé.

Le risque de déflation salariale s’accroît puisque les entreprises espèrent s’en sortir en faisant pression sur les salaires. On sait que cette politique si elle est généralisée conduira à une aggravation brutale de la crise.

- sur le plan des dépenses publiques

On est en plein paradoxe : alors que le pire a été évité par une politique de relance des dépenses publiques, celles-ci deviennent la cible principale des discours libéraux.

Avec la reprise économique qu’ils annoncent, plusieurs gouvernements promettent de réduire drastiquement les dépenses publiques. Ces derniers temps, les Pays-Bas ; l’Allemagne, le Royaume-Uni ont annoncé des politiques sévères de réduction des dépenses publiques, et en France la dette publique est agitée comme un épouvantail pour aller dans le même sens.

Ces gens là attendent de la crise, par le choc qu’elle crée dans l’opinion, qu’elle leur fournisse l’occasion enfin trouvée de réaliser de façon radicale leur programme libéral.

On entend des éditorialistes dire qu’il est impossible de réduire les dépenses publiques sans s’attaquer à l’Etat-providence, ou demander le gel des salaires des fonctionnaires au nom de l’équité avec le secteur privé.

Sur les retraites, un seuil a été franchi avec l’annonce d’un nouveau rendez-vous en 2010, et le battage sur le report de l’âge de la retraite. C’est une inflexion très significative de la ligne suivie depuis les réformes de 1993 et 2003.

Sur les salaires, nous protestons depuis longtemps parce qu’ils ne progressent pas assez vite, nous risquons aujourd’hui d’être confrontés à des tentatives de gel, voire de baisse.

12- La crise change tout

Au moins de deux manières.

- On n’est plus dans la fin de l’histoire

Après 1989, on nous a dit qu’il n’y avait plus qu’un seul système possible, cette version néo-libérale du capitalisme qui prétendait être l’aboutissement de l’histoire, étendre le règne de la marchandise à toutes les activités humaines, imposer la concurrence comme principe d’organisation de la société et dépolitiser l’action publique.

La crise rouvre le débat sur d’autres perspectives, d’autres systèmes.

La crise a montré les failles et les impostures du capitalisme néo-libéral, son injustice, son absence d’éthique. Il est apparu tel qu’il est et non tel qu’il se prétendait être.

Il n’y pas que Lehman Brothers qui a fait faillite, c’est toute l’idéologie néo-libérale qui est en déconfiture.

Il y a un renouveau de la pensée critique, de la prospective, de l’utopie.

Le débat sur ce que pourrait être un post-capitalisme, sur d’autres alternatives, est ouvert, de façon hésitante, balbutiante certes, cela prendra beaucoup de temps, mais le mouvement est enclenché.

On voit bien que la réflexion sur d’autres perspectives ne peut avancer si on ne s’attaque pas à des questions fondamentales, qui ne viennent pas seulement de la crise, mais aussi des échecs des mouvements d’émancipation qui ont marqué le XXe siècle.

Par exemple :
Quelle conception du social, du rapport entre l’individu et le collectif ?

Quelle conception de l’Etat et de l’action publique à partir de la critique de l’étatisme et des leçons des expériences communistes et social-démocrates ?

Quels domaines de la vie sociale doivent échapper à la logique de l’intérêt privé et au marché ? Comment doivent-elles être organisées ?

Comment gérer la monnaie dont la crise fait réapparaître la qualité de bien public ? Comment s’assurer que les flux de financement se dirigent vers les besoins économiques, sociaux, écologiques, déterminés démocratiquement et vers les pays du Sud ?

Quelles inégalités sont inacceptables ? Comment réduire les inégalités dans les revenus primaires ? Dans la redistribution ? Dans l’accès à l’éducation, à la santé, au logement, à la culture, à la qualité de la vie ?

Quelle démocratie ? Qui fait les choix ? Comment ?

La question de la démocratie est au cœur de la construction d’alternatives.

Pour s’en tenir au pré-carré syndical, peut-on accepter que des conseils d’administration, des fonds de pension anonymes décident de la vie des gens en toute impunité, fassent des choix d’investissement, de gestion, de répartition des revenus, de production sans contrôle ?

Peut-on accepter que la technocratie réorganise l’Etat, impose la RGPP dans les services, introduise le management privé sans aucune préoccupation démocratique ?

Peut-on accepter que dans les entreprises de services publics les principes de rentabilité et de concurrence détruisent les missions de services publics en ignorant la voix des salariés, des usagers et de l’opinion publique ?

La revendication démocratique doit concerner tous les espaces publics et les lieux de travail,

Comment construire des alternatives ?

Aujourd’hui, il n’y a pas, ou il n’y a plus de projet clé en main. Comment construire un nouveau projet d’émancipation ? Peut-on le construire à partir à l’écart des mouvements sociaux et des citoyens, ou faut-il l’élaborer pas à pas avec les intéressés ? Faut-il penser le changement de façon globale et brutale ou pas à pas, chaque changement servant de point d’appui au suivant ?

Quelle pertinence aujourd’hui du débat entre réforme et révolution ?

Quelle place pour l’innovation sociale ? Faut-il soutenir et développer les expérimentations conduites par les acteurs sur le terrain ? Que signifie le succès dune initiative comme celle des AMAP ?

Face à la déception provoquée par les grands récits, quelle politique émancipatrice ? La volonté de retrouver le pouvoir d’agir passe-t-il d’abord par avoir la main sur des situations concrètes, voire par la transformation de soi ?

µ

Comment penser le changement quand il n’y a plus de mouvement social central ?

La situation dans laquelle un mouvement, le mouvement ouvrier, était porteur d’un changement global de société qui dépassait ses propres intérêts, n’existe plus.

Comment reconstruire un mouvement global à partir de mouvements variés et dispersés, ayant leur objet propre, mais porteurs aussi d’universel ?

La question n’est pas abstraite. Par exemple, comment le mouvement syndical avec son histoire, sa culture, son objet (défendre les intérêts des salariés) peut-il sur le terrain de l’automobile rencontrer le mouvement écologiste qui a sa propre histoire, sa propre culture et sa vision du monde.

L’expérience récente montre qu’il y a des convergences possibles, mais aussi des contradictions que chacun des deux partenaires doit prendre en compte pour avancer.

La construction de projets communs se fait sur la base des convergences qui sont recherchées et des contradictions qui ne peuvent être éludées.On pourrait multiplier les exemples : on songe aussi aux relations salariés des services publics/usagers, enseignants/parents/,…..Le syndicalisme qui s’est construit sur la base de lieux professionnels et qui s’est doté par l’expérience de routines d’organisation, de mobilisation, de négociation efficaces, mais homogènes à ces lieux, est confronté à l’épreuve d’un changement quasiment culturel lorsqu’il doit travailler avec d’autres forces.

- La crise repose la question des alliances

Elle est doublement posée, d’abord parce que la société française a été profondément transformée par le nouveau cours du capitalisme depuis une trentaine d’années, ensuite parce que la crise rouvre la possibilité d’une faille au sein des élites dirigeantes.

Ce serait une erreur de sous estimer l’ampleur des transformations sociales intervenues depuis 30 ans, et la puissance de l’idéologie néo-libérale qui certes a provoqué des résistances maisqui a eu aussi le temps de faire son chemin dans les esprits.

On ne peut réduire la conflictualité sociale à l’opposition capital/salariés. La phase néo-libérale du capitalisme a engendré des perdants mais aussi des gagnants. Si de nombreuses études ont montré qui étaient les perdants, rares sont celles qui analysent ceux qui ont gagné.

Cette question n’est pas sans importance alors qu’on essaye de nous vendre à nouveau la thèse sociale qui avait été construite contre le mouvement de 1995, à savoir que la principale opposition sociale serait entre les salariés protégés repliés sur leurs intérêts corporatistes et les salariés sans statut qui paient le prix du maintien des privilèges des premiers. Les fonctionnaires sont évidemment l’idéal type de cette société du statut.

Cette analyse avait divisé la gauche et avait été critiquée par un mouvement d’intellectuels autour de Pierre Bourdieu.

Pourtant, après plus de 20 ans de transformations libérales, on a vraiment l’impression que la fracture sociale est ailleurs.

Dans la dernière période, les métiers de la finance, du commerce, de l’immobilier ont été très rémunérateurs, ce n’est pas un hasard si les étudiants des grandes écoles se sont précipités vers la finance et le marketing. L’analyse de Camille Landais a montré combien une petite proportion des salariés, à hauts revenus, avait bénéficié de gains salariaux importants, tandis que le pouvoir d’achat de la grande majorité des salariés stagnait. L’étude confirmait également que cette période a vu le retour des rentiers, ceux de la propriété immobilière comme ceux de la propriété financière, d’autant que les gouvernements ont favorisé la rente avec le levier fiscal.

Dans la répartition des territoires, le jeu a été très inégal. D’autre part, certaines professions ont bénéficié d’une rente de situation politique. C’est le cas également de certains secteurs d’activité qui ont pu s’organiser en monopoles fructueux, à l’abri de la protection de l’Etat.

Cette analyse d’une société dans laquelle les inégalités se sont creusées reste à faire. Il est donc assez ahurissant de voir qu’on nous ressort la vieille thèse selon laquelle ce ne sont pas les rentiers et les financiers qui posent problème, mais les fonctionnaires et les salariés à statut hantés par le déclassement social !

Lors de cette longue séquence néo-libérale, des positions sociales puissantes se sont constituées, qui défendront leurs intérêts, des représentations sociales se sont enracinées dans les esprits bien-au-delà du cercle des « gagnants ».

L’idée qu’on peut gagner par le jeu spéculatif est devenu un état d’esprit qui s’est étendu dans la société. Parfois il est même devenu l’envers du fatalisme chez des salariés : constatant l’échec des luttes pour améliorer les revenus du travail, on peut être amené à soutenir des moyens qui bien qu’insatisfaisants (par exemple l’épargne financière) apportent un plus concret.

Un sondage réalisé en juin dernier montrait que pour les retraites les français rejetaient l’allongement de la durée de cotisation, la baisse des pensions, et la hausse des cotisations perçue comme une amputation du pouvoir d’achat. Mais une petite majorité se déclarait en faveur de la capitalisation, en plein krach boursier !

On voit bien que dans ce cas la capitalisation, c’est le miracle attendu qui permet de faire face à une situation intolérable, c’est le moyen à portée de la main alors qu’il n’y a en pas d’autre, et qu’on prend, mais sans trop y croire. De même, pour un salarié pauvre des Etats-Unis, la finance était devenue un miracle permettant d’accéder à la propriété immobilière, c’est-à-dire à la norme sociale.

L’analyse de la situation des classes moyennes, du risque de paupérisation d’une partie d’entre elles, voir en quoi il y a une certaine continuité entre la déstabilisation des stables (Robert Castel) et la montée du précariat, en quoi la crise renforce ces tendances, regarder de près les évolutions de la jeunesse étudiante et de la jeunesse populaire, constituent une nécessité et l’impact de ces mutations est à prendre en considération.

Pour terminer sur ce point, il faut se poser la question de l’homogénéité de la classe dirigeante. L’hypothèse d’une faille qui comme dans les années 30 a pu permettre l’émergence d’une politique plus éclairée, soucieuse de trouver des appuis dans le mouvement social ou prête à des compromis, n’est guère vérifiée pour le moment. On entend certes quelques voix discordantes, mais elles ne constituent pas une force organisée. On reste sur l’impression d’une classe dominante qui pour l’essentiel reste fidèle au programme néo-libéral et à son application à marche forcée.

2- Quelques questions autour de la stratégie syndicale

On ne peut pas dire que la stratégie syndicale n’évolue pas, ni qu’elle ne prend pas en compte la crise. L’improbable unité à huit et son maintien témoigne d’une prise de conscience, même si on peut s’interroger sur son efficacité. Le syndicalisme n’est pas passé à côté de grandes aspirations sociales comme il a pu le faire dans les années 60 ou 70.

A propos de la crise, il faut intégrer le facteur temps.

Le temps long, celui de la prise de conscience, du changement des représentations sociales, de l’émergence d’autres forces, de processus de mobilisation et d’organisation. Il suffit de suivre les méandres de la crise des années 30 pour s’en convaincre.

Le temps court, celui de la réactivité, des ruptures, des surprises, de l’événement. Savoir réagir, saisir l’occasion. Un exemple (positif) tiré du passé : en février 1936, le syndicat CGT des métallos de la région parisienne comptait 10 000 adhérents, et 260 000 en fin d’année. Que faire de toutes ces cotisations ? C’est ainsi que la CGT de la métallurgie a créé une maison de la culture pour les ouvriers, une clinique, un institut de formation professionnelle, autant d’activités nouvelles pour le syndicalisme.

Parmi toutes les questions qui sont posées au syndicalisme, j’en choisirai trois.

1 Offensive et défensive

C’est un lieu commun : depuis la fin des années 70, le syndicalisme est sur la défensive. Il s’est battu pour défendre les acquis sociaux, le programme du CNR, les protections collectives face à une attaque stratégique assez cohérente visant à transformer radicalement le système économique et social issu de l’après guerre et des Trente Glorieuses.

Etre sur la défensive ne signifie pas qu’on a perdu tous les combats, loin de là, notamment en France.

Le modèle social existe toujours, la politique libérale a peu de soutien dans l’opinion, c’est pourquoi les attaques sont rarement invoquées au nom de la légitimité de l’intérêt privé, mais conduites au nom de la nécessité.

Ce qui compte pour les libéraux, c’est de s’appuyer sur des « contraintes » (le vieillissement, l’état des finances publiques, les nouvelles technologies, la mondialisation, l’Europe…) pour occulter le débat politique car sur ce terrain là, ils sont très faibles. Les gens veulent des services publics, et il n’y a pas grand monde pour soutenir qu’il faut appauvrir les retraités.

Etre sur la défensive signifie qu’on se bat en reculant, en subissant la pression, sur un terrain qu’on n’a pas choisi, sans pouvoir prendre l’adversaire à revers pour le déstabiliser. La stratégie Sarkozy présente un saut qualitatif, en bousculant ses adversaires, par une avalanche de réformes conduites à un rythme soutenu, attaquant sur plusieurs fronts, ne laissant pas de répit pour reconstituer ses forces ou ses repères.

En s’attaquant à beaucoup du monde, il court le risque de se trouver face à un front large mais tant que celui-ci est segmenté et sans perspective d’ensemble, le risque est minimisé.

Pendant une longue période historique, près d’une trentaine d’années, une culture de la défensive s’est installée, des savoir faire défensifs se sont développés et qui ont montrè une certaine efficacité. L’exemple mythique, c’est la lutte contre le CPE. Selon les cas, l’efficacité de ces combats défensifs a été très variable, du bon au moins bon, mais il est indéniable qu’un savoir-faire a été acquis. Il n’est pas contradictoire de relever cette efficacité et d’en montrer la faiblesse.

Il ne s’agit pas d’abandonner toute posture défensive. On ne peut pas gagner sans avoir une bonne défense.

Simplement, rester uniquement sur la défensive, c’est risquer de donner l’impression qu’un retour au passé est possible et souhaitable, ce qui donne un avantage à l’adversaire qui se targue de traiter de ce qui est nouveau, c’est-à-dire des problèmes du réel.

Et on ne peut réunir les gens dans un front large que sur des projets d’avenir, pas en mythifiant un passé dont on sait bien les limites. L’échec des grands mouvements d’émancipation du siècle précédent, le projet communiste et le projet social-démocrate, est dans toutes les mémoires. Il est impossible de ne pas tenir compte de ce bilan qui doit lui-même faire partie du débat sur l’avenir. Par exemple, on sait comment l’étatisme a conduit à des impasses, et il n’est pas concevable de réfléchir sur les services publics sans intégrer ce fait d’histoire.

Etre à l’offensive, c’est s’engager dans la bataille des idées pour conduire un processus de déconstruction de l’idéologie libérale et sécuritaire, et du choix de société qu’elle porte.

Quand on ne mène pas cette bataille, on essaie de se protéger en comptant sur les acquis d’hier ou sur les promesses de l’adversaire, et il y a toutes les chances pour qu’on ne mène pas le débat sur ce qu’on souhaite pour l’avenir.

Etre à l’offensive, c’est surtout avoir son propre agenda. Ce qui est rarement le cas, car nous passons notre temps à essayer de répondre aux attaques adverses. Il me semble important de retrouver une réflexion de type stratégique consistant à analyser le rapport de forces, les sentiments des salariés (dans leur diversité), l’état de l’opinion, pour attaquer sur les points faibles de l’adversaire, déterminer des priorités, des cibles en fonction des alliances, définir des rythmes, mener des campagnes avec des étapes,…

Deux sortes de fatalisme ont gagné l’opinion. Le premier est fondé sur l’acceptation de la nécessité (la mondialisation, le vieillissement, les finances publiques, l’Europe, la compétitivité,…).

L’idéologie gestionnaire prétend s’imposer avec la légitimité de l’évidence et présente le changement baptisé « réforme » ou « modernisation » comme allant de soi et inéluctable. La réforme faite au nom de « ceux qui savent » disqualifie ainsi les acteurs sociaux que sont les travailleurs en les traitant d’archaïques et de conservateurs parce qu’ils résistent. Cette stratégie est particulièrement évidente dans la fonction publique.

Le second fatalisme s’appuie plutôt sur un pessimisme lié au rapport de forces (« vous avez raison, mais on ne peut pas gagner »).

Toute stratégie offensive doit penser comment on peut contourner aux s’attaquer à ces deux fatalismes.

Cela implique de revenir au débat politique sur le souhaitable occulté par la mise en scène de la nécessité, il y a d’ailleurs une forte attente chez nos syndiqués et dans l’opinion d’explications, d’analyses et de débats.

Cette attente, entre désarroi et colère, est singulièrement renforcée par la crise. L’idée qu’il y a un projet de société cohérent en face de nous monte fort, avec la préoccupation de convergences entre différents secteurs de la société et entre métiers. Pour le combattre il faut l’analyser et réfléchir à d’autres alternatives, à d’autres possibles.

Cela implique de prendre les combats non plus un par un mais de les intégrer dans une perspective stratégique.

Le syndicalisme ne s’est pas complètement réfugié dans la défensive. Par exemple, la bataille actuelle des grévistes sans papiers est bien fondée sur une analyse stratégique et sur une action imposant son propre agenda.

La votation citoyenne sur la Poste constitue une tentative pour prendre l’initiative dans des formes nouvelles impliquant des alliances larges.

Le thème de la sécurisation des parcours professionnels est aussi un exemple de prise d’initiative qui a un potentiel puissant, surtout si cette lutte pouvait intégrer l’unité public/privé.

Dans le domaine des retraites, le combat frontal est difficile, mais lancer des batailles sur les jeunes, les femmes, l’impact de la précarité, mener des combats au nom de la justice, permettraient sans doute de remporter des victoires partielles qui donneraient confiance et affaibliraient le fatalisme.

De même dans l’éducation, on voit bien que le combat sur les postes est essentiel mais difficile car il implique d’avoir un autre rapport de forces et la barre pour gagner est très haute. On peut s’en rapprocher en gagnant sur des sujets qui sont peut-être moins centraux, mais qui mobilisent et qui sont davantage à portée.

Etre à l’offensive, c’est aussi avoir une réflexion sur les modes de mobilisation et d’action, d’intervention auprès des salariés, sur l’évolution des pratiques syndicales.

2 La question des alliances

D’abord au sein du salariat

Le syndicalisme doit affronter la question de l’unité des précaires, des externalisés, des sous statuts avec les salariés stables ou à statut. Cette question est très vive dans les entreprises et administrations où coexistent différents statuts de salariés. Un risque est de ne représenter que les plus stables. Un autre risque est de ne pouvoir empêcher la « déstabilisation des stables » par la multiplication des personnels sans statut.

Il y a bien sûr les grandes divisions public/privé (comment se battre pour les mêmes principes par des chemins différents), grandes/petites entreprises, notamment de services.

Un enjeu très important pour le syndicalisme est d’organiser les « nouveaux prolétaires » des services.

L’unité du salariat est également travaillée par la question salariale car les évolutions salariales ont divergé depuis une dizaine d’années en faveur des salaires les plus élevés. La crise risque fort d’amplifier les divergences salariales.

Les salariés ce sont aussi et d’abord des femmes, des jeunes, des immigrés. Il y a là des enjeux décisifs pour le syndicalisme. L’amélioration de leur représentation dans les syndicats est un objectif essentiel. Par exemple, on constate que les femmes sont plus particulièrement desservies par des réformes importantes (retraites, heures sup,…) , la montée du temps partiel et des petits boulots, et l’arrêt du resserrement des écarts entre salaires féminins et masculins.

Il faut ajouter l’unité entre actifs et retraités. Ceux-ci risquent de payer un lourd tribut à la crise, notamment celle des finances publiques.

Enfin, il y a la question de l’unité au niveau international, notamment au niveau européen. Elle reste à construire.

Une unité qui passe par des alliances larges

Trois exemples pour illustrer cette nécessité.

L’alliance avec les usagers des services publics (école, santé, la Poste, transports, logement,…). Il y a un accord de principe dans le syndicalisme pour rechercher des alliances avec des associations, créer des collectifs, mais la mise en œuvre au delà de succès comme celui de la votation citoyenne, reste hésitante et cherche sa voie.

La question écologique impose une alliance entre le syndicalisme et le mouvement écologique, mais avec des problèmes redoutables à résoudre.

Enfin, il y a les batailles citoyennes concernant les libertés publiques, la société du contrôle qui se met en place, le racisme, la question de l’immigration et des sans papiers, des discriminations, des quartiers ghettoïsés, de la reconnaissance de la diversité sexuelle, de la place et des droits des femmes, d’une société qui se construit contre la jeunesse. Sans oublier la question de la culture qui est malheureusement un peu le parent pauvre de notre fédération.

Dans ces trois exemples, il nous faut apprendre à travailler avec des organisations, des gens qui ont des cultures différentes, d’autres approches. Cet apprentissage de l’hétérogène est passionnant, mais long et difficile.

Evidemment, s’intéresser à tout cela c’est dessiner les contours d’une société, et on s’interroge sur la frontière avec le politique.

Nous sommes à l’évidence dans une époque où la frontière se déplace sans savoir vraiment où elle se situe. Il faut faire avec.

3 la dimension anthropologique du combat pour l’émancipation

En mai dernier, une rencontre publique entre « l’appel des appels » et le mouvement syndical a été organisée par la Fraternelle. Au cours de cette réunion, Gérard Aschieri a contesté l’opposition qui était faite entre combat syndical et révolte morale en rappelant à juste titre que de nombreuses luttes syndicales avaient un ressort éthique et un rapport évident à des valeurs.

S’il y a une opposition à souligner, elle me semble plutôt être entre le niveau micro et le niveau macro, c’est-à-dire entre ce qui relève de l’individu et ce qui se joue au niveau du collectif, du social, de ce qui est institué.

En fait, il y a plusieurs types de collectif.

Celui qui est entré en crise, c’est celui qui était conçu comme uni, homogène, marqué par un fort sentiment d’appartenance au groupe, une forte identité que donnaient les grands récits idéologiques, et la référence à des concepts totalisants (la classe sociale, la profession,…) C’était l’époque où on devenait enseignant en adhérant au syndicat, à la Mgen, à la Maif,…

Cette conception du collectif a montré une grande efficacité puisqu’elle a permis de mener de grandes batailles et de gagner des acquis considérables.

Cette conception avait aussi ses points faibles, notamment la difficulté à intégrer l’hétérogène, et cela a créé des difficultés au mouvement syndical.

Cette conception est entrée en crise, d’une part à cause de la crise des grands récits idéologiques et de la montée d’un puissant mouvement d’individualisation, et d’autre part à cause des attaques que ces collectifs ont subi du fait des politiques libérales.

La situation actuelle se caractérise par le fait que le collectif ne va pas de soi. Il peut être reconnu comme utile (par exemple le syndicat), mais être vu en même temps comme une institution « déjà là », extérieure à soi, à laquelle l’adhésion n’a rien d’une évidence, puisqu’il s’est fait sans moi, à partir de discours et de pratiques qui me sont antérieures et extérieures. C’est particulièrement vrai pour les jeunes générations, le syndicalisme étant ressenti comme une institution des générations précédentes.

Pourtant, l’affaiblissement des collectifs ne signifie pas un déclin des valeurs qui restent prégnantes chez les individus, notamment chez les jeunes.

Dans ce contexte où les collectifs institués sont affaiblis, en particulier à la suite des attaques qu’ils subissent, des politiques de gestion individuelle, de mise en concurrence des travailleurs (en détruisant les collectifs, on détruit aussi les individus), on observe que la résistance prend souvent la forme d’une révolte individuelle, qui part d’un questionnement individuel sur soi, d’un sursaut éthique. Cette révolte se réfère à des valeurs, professionnelles ou universelles, mais son existence ne présuppose une adhésion préalable à un discours déjà là.

La révolte collective passe d’abord par une mise en question de soi.

Un citoyen peut être pour ou contre la politique gouvernementale sur les sans papiers en fonction d’un raisonnement politique qu’on peut qualifier de macro. Autre chose est de s’opposer à l’expulsion d’un enfant qui était le copain de classe de son propre enfant lorsqu’on est parent. Bien sûr ce sont les mêmes valeurs dans les deux cas, mais dans le second cas, l’individu se sent agressé dans sa personne, dans son identité s’il laisse faire l’expulsion. Cette révolte n’implique pas d’adhésion préalable à un groupe institué, à un récit idéologique, même si ensuite la question de s’organiser va évidemment se poser.

On peut voir d’autres exemples dans celui des désobéisseurs dans l’enseignement de premier degré, et dans celui des professions (magistrats, psychiatres, travailleurs sociaux,…) qui se sent senties agressés dans leur identité par les attaques de Sarkozy. Le meilleur exemple est le discours du 24 janvier 2009 qui a fait violemment réagir les chercheurs non pas au nom d’une opinion politique, mais au nom de ce qu’ils avaient de plus profond en eux.

La question sociale qui exprime le mieux aujourd’hui ce phénomène est celle du travail. Je résiste parce que mon travail est invivable et impossible : résister est une condition de survie et cela ouvre la possibilité de transformer le réel. Il y a différentes formes de résistances : on peut dire par exemple qu’il y a sans doute une majorité de désobéisseurs chez les enseignants du primaire, et s’ ils ne désobéissent pas tous de la même façon, entre celui qui s’oppose frontalement à l’institution et celui qui bricole les évaluations imposées, la résistance est un trait commun fort car c’est ce qui permet de pouvoir continuer à travailler selon ses valeurs, sa conception du métier.

La généralisation d’une culture de la performance, de l’excellence, la tentative d’imposer des comportements conformes à une conception standardisée du métier, de réduire dans l’usage de soi la part d’humanité au profit d’une norme gestionnaire, de réduire les travailleurs à du « capital humain »suscite beaucoup des résistances et parfois de la révolte.

C’est sans doute là, au plus près de ce surgissement individuel, qu’il y a une faille dans la logique de la nécessité, de l’inéluctable, du fatalisme.

La logique gestionnaire repose sur trois piliers : l’imposition d’une rationalité de l’évidence qui ne permet pas le débat sur les finalités, la défiance vis à vis de ceux qui travaillent et la recherche de leur soumission.

Pour retrouver leur pouvoir d’agir, ceux qui travaillent doivent déconstruire l’évidence, et se penser comme des acteurs.

Dans ce contexte, le rôle du syndicat n’est pas tant d’apparaître comme un prescripteur vertical opposant son propre discours à celui des gestionnaires que de créer les conditions qui permettent aux travailleurs de reprendre la parole, d’échanger dans des débats sur leurs analyses et sur comment transformer les choses. On ne pourra recréer des collectifs qu’à partir du constat de la diversité, de la libération de la parole, de la création de lieux d’échange, de mise en commun pour agir.

Cela n’invalide pas les formes traditionnelles d’action et de mobilisation qui ont toujours leur rôle, mais on ne pourra reconstituer des collectifs de travail qu’à travers un patient travail de terrain avec les salariés eux-mêmes.

Le rôle du syndicat n’est pas de parler ou d’agir à la place des salariés, mais, par son expérience, la mémoire qu’il détient, les valeurs qu’il défend, le cadre militant qu’il offre, d’intervenir pour que les collectifs puissent exister et agir. La revendication d’une démocratie sur le lieu de travail avec la reconnaissance de droits est aujourd’hui incontournable.

Conclusion

Elle est courte car ce qui précède est une invitation à réfléchir à la transformation des modes d’organisation, d’intervention et de mobilisation des syndicats.