Recherche-innovation en Bretagne : une étude du CESER

Recherche-innovation en Bretagne : une étude du CESER

2018-10-21T00:30:03+00:0021 octobre 2018|Catégories : ACTUALITÉS|Mots-clés : |

Le CESER de Bretagne a produit une intéressante étude sur la recherche en Bretagne et ses impacts pour les territoires. A cette occasion, la FSU s’est exprimée pour souligner qu’au delà du développement économique, la recherche revêt des enjeux essentiels en termes d’appropriation et de démocratisation des savoirs. Elle a également relevé l’originalité du maillage breton des établissements d’Enseignement supérieur recherche. Enfin, elle s’est exprimée en toute clarté sur les débats récurrents qui entourent la « structuration de l’ESR » en Bretagne et notamment sur le projet UniR porté par l’Université de Rennes-2.

Vous lirez ci-dessous le texte de l’intervention de la FSU au CESER.


 

Intervention de Jean-Marc CLERY – FSU

Il faut l’avouer, lorsque le projet de cette étude a été présenté, la FSU avait eu quelque réserve face aux risques d’une approche de court terme n’envisageant que l’innovation la plus proche du marché et uniquement sous l’angle des retombées pour les territoires. Sur ce plan, la lecture de ce rapport a de quoi rassurer, notamment par le souci qu’il manifeste de ne pas négliger l’importance du socle de recherche que constitue la recherche fondamentale en tant que libre activité de production de connaissances sur laquelle ne doivent pas s’exercer de pressions, notamment l’injonction à la rentabilité.

Sans avoir pu analyser dans tous ses aspects cette riche étude, on se bornera donc ici à en relever et commenter quelques points.

On relèvera tout d’abord l’importance donnée à l’appropriation sociale des savoirs par l’ensemble des citoyen.nes face aux multiples enjeux des évolutions scientifiques et techniques. L’un de ces enjeux est la capacité à exercer collectivement notre jugement et à faire vivre le débat démocratique sur de grandes orientations qui engagent l’avenir.

De ce point de vue – et l’étude y fait ici une bonne place – les Sciences Humaines et Sociales (SHS) jouent un rôle tout particulier. D’abord parce qu’elles peuvent apporter des éléments d’éclairage aux acteurs des politiques publiques. Mais c’est aussi parce qu’elles constituent un corpus de connaissances sur l’être social de l’homme permettant d’appréhender les évolutions scientifiques et techniques sous d’autres angles (par exemple celui des usages, ou encore celui de l’éthique). Elles apportent ainsi une distance favorisant l’exercice du sens critique sur certaines certitudes en matière de techno-sciences et permettent de sortir du seul champ de l’expertise, parfois auto-proclamée, nourrissant les discours technocratiques. Une bonne raison donc de soutenir avec les mêmes moyens que pour toute autre forme de recherche la recherche en Sciences Humaines et Sociales comme en Lettres et arts ou en Langues.

Le rapport met également l’accent sur le caractère original du maillage territorial de la recherche en Bretagne, et sur la continuité entre la recherche et l’implantation des établissement d’enseignement supérieur. Ce maillage qui s’est constitué historiquement dans une logique d’aménagement du territoire autant que dans celle du développement régional, se trouve ébranlé aujourd’hui par la montée en puissance d’une logique toute autre du fait de la concentration des financements sur certains sites jugés majeurs – moins d’une dizaine en France dont aucun ne figure en Bretagne. Le risque c’est un enseignement supérieur à deux vitesses avec des effets en termes d’égalité d’accès à la formation pour la jeunesse.

On notera au passage que le rapport du CESER ne fait pas mention, semble-t-il, des Campus des Métiers et des Qualifications (CMQ). Pourtant, ces Campus portés conjointement par l’Éducation nationale et la Région, regroupant des établissements d’enseignement secondaire et d’enseignement supérieur sur les sites de Brest, Quimper, Lannion et Rennes, affichent l’objectif ‘’d’assurer la veille technologique, envisager l’adaptation de l’offre de formations, promouvoir les relations et projets partenariaux pour favoriser l’emploi sur un territoire transfrontalier à fort potentiel de développement économique’’. Labellisés depuis bientôt trois ans pour les trois premiers (la mer, le numérique, la biotechnologie/agro-alimentaire), il est toujours bien difficile d’en évaluer l’impact réel. La FSU pour sa part a mis en garde quant au peu de bénéfices qu’en tireront au final les jeunes des formations technologiques et professionnelles dans ces lycées publics supports, mais aussi sur les risques ‘’d’assèchement’’ de l’offre de formation dans les territoires situés hors de ces quatre grands pôles.

Pour en revenir à la question du financement de l’innovation-recherche, on relèvera encore deux points abordés par ce rapport. Le premier concerne le Crédit Impôt Recherche (CIR) dont le CESER souligne fort justement, quoique trop rapidement, le peu d’impact. C’est en effet peu dire. Rappelons que, depuis sa réforme par le gouvernement Fillon, le CIR engendre une non-rentrée fiscale de près de 6 Mds€ par an – soit près de deux fois le budget du CNRS. Rappelons aussi que si aujourd’hui l’avis général sur l’impact réel du CIR est plus que réservé, jusqu’il y a peu il était impensable d’en dresser le bilan – en témoignent les difficultés rencontrées en 2015 par Brigitte Gonthier-Maurin, sénatrice communiste, pour mener une enquête parlementaire sur le sujet. Pour en finir sur le CIR, on retiendra ce qu’en dit Dominique Plihon, professeur à l’université Paris XIII : alors que 40% des dépenses déclarées par les entreprises pour profiter du CIR n’ont pas de rapport direct avec la recherche et le développement, en 2016 le Ministère de la Recherche n’avait reçu que 975 demandes d’expertises pour près de 24 000 entreprises déclarant du CIR, soit à peine plus de 4% d’entreprises contrôlées.

Le second point concerne les effets de la montée en puissance des financements sur appels à projets. Initiatives d’Excellence, Programme d’Investissements d’Avenir ont considérablement transformé le paysage de la recherche en subordonnant l’activité des chercheurs à la quête de financements (selon le Ministère de la Recherche, alors qu’en 2005, 85% des chercheurs consacraient 100% de leur temps à faire de la recherche et du développement, en 2016 seuls 60% s’y consacraient encore à 100 %). 

En juin dernier, le CNESER a rendu un avis sur les PIA-1-2-3, recommandant une évaluation de leur impact sur l’Enseignement supérieur, la Recherche et l’Innovation en France, ainsi que sur l’organisation du service public de l’ESRI. Cet avis souligne notamment que ‘’le choix systématique de dispositifs d’appels à projets pour l’attribution des financements contribue au déséquilibre du financement des établissements de l’enseignement supérieur-recherche’’. Le CNESER en conclut à une complexification du paysage de l’ESRI et à un accroissement des inégalités, les PIA ne compensant pas l’insuffisance des crédits récurrents pour répondre aux besoins des établissements les moins bien dotés, en particulier pour faire face à l’augmentation du nombre d’étudiant.es.

Au passage, le CNESER souligne l’adéquation très préoccupante entre l’évolution des exigences du jury international des PIA d’une part, et d’autre part les orientations gouvernementales concernant la structuration du paysage français de l’ESR, l’injonction à se regrouper en structures toujours plus grandes pour obéir aux ‘’standards internationaux’’ étant de fait renforcée par la crainte des établissements eux-mêmes de ne pas atteindre la ‘’masse critique’’ nécessaire pour être retenus par le jury.

Ce dernier point nous permettra de conclure en répondant à l’inquiétude formulée par le CESER (Cf p118) à propos de la structuration de l’ESR en Bretagne. Fusion ou non-fusion à Rennes ? ComUE ou pas ComUE ? Depuis des années, l’évolution du paysage de l’ESR en Bretagne embarrasse les commentateurs-acteurs de ce dossier, au point que certains de ceux-là même qui furent hier les plus favorables à la fusion Rennes-1/Rennes-2 se retrouvent aujourd’hui parmi les plus critiques du projet UniR (porté par ces deux universités et des grandes écoles) et font part de leurs craintes d’un ‘’exclusivisme rennais’’ au détriment de la ComUE-UBL… Bref, il y a de quoi s’y perdre !

La FSU pour sa part a les idées claires. Qu’il s’agisse des anciens projets de fusion à Rennes comme de la création de la ComUE-UBL, ce qui avait été mis en avant – et ce que la FSU a dénoncé – c’est un objectif de renforcement uniquement dans l’idée de ‘’peser plus lourd’’ cela dans une logique de compétition généralisée. Avec à la clef le choix d’une superstructure très technocratique et d’un mode de gouvernance éloigné des préoccupations de terrain comme des attentes en termes de coopération et de cohérence scientifique.

Une telle conception qui n’entend ni les attentes ni l’expérience des principaux acteurs que sont les personnels et les étudiants ne peut pas obtenir l’adhésion. Au contraire, ce qui est aujourd’hui porté à Rennes, comme du côté de Brest-Vannes-Lorient, est pensé dans une toute autre perspective – le projet d’abord et la structure ensuite, la complémentarité entre les établissements et la collégialité dans les décisions, l’articulation avec le territoire sans tourner le dos au reste de la Région. Cela nous semble témoigner d’une maturation dans la compréhension de ces enjeux comme dans l’analyse critique de ce qui a manqué dans le modèle de la ComUE-UBL.